lundi 25 novembre 2013

55 minutes chrono

Aujourd'hui je m'en vais vous raconter mon quotidien de prof et  à quoi ressemble une heure de cours.  Je n'ai jamais enseigné en collège, toujours au lycée (oui oui il parait que j'ai de la chance , on me demande souvent comment j'ai fait pour avoir un poste en lycée, ce à quoi je réponds que j'ai participé à une partouze géante au rectorat, apparemment mes talents ont été reconnus …)
Ce billet va être long, je préfère vous prévenir, faites pas vos feignasses, et lisez jusqu'au bout, vous verrez on se marre bien dans l'Education Nationale.

9H58 : le glas retentit. Je suis en salle des profs, ça fait déjà une heure que je suis au lycée parce que je devais passer voir le proviseur, l'intendance, emprunter un vidéo projecteur, imprimer mes cours, faire des photocopies (avec cette putain de photocopieuse qui marche une fois sur 4). On se regarde entre profs, c'est l'heure, quand faut y aller, faut y aller. A la guerre comme à la guerre.

9h59: Je sors de la salle des profs. Dans un monde idéal, j'aimerais ressembler à ça :

Mais en fait je ressemble à ça, parce que j'ai un sac qui dégueule de copies, un vidéoprojecteur sur une épaule, des enceintes dans l'autre main et une bouteille d'eau coincée dans le cou.

10h : J'arrive devant la salle, de la culture et des connaissances plein la musette, ready to rock (and roll.)
Les élèves me disent "Good Morning Miss" et je me dis que c'est plutôt pas mal pour commencer.

J'ouvre la porte et 30 bourrins me poussent pour rentrer dans la salle de cours(parcequ'ilfaitropfroidmadamedehorsc'estmieuxpresduradiateur). Je sens une odeur de renard me monter au nez, ils ont eu sport avant, trop bien ça va sentir le poney pendant une heure si je ne me mets pas en apnée avant.

10h02 : J'allume le PC pour faire l'appel. Bah oui, vous croyez quoi, dans l'EN on est au top de la pointe de l'Everest de la technologie. On fait l'appel en ligne sur un logiciel qui s'appelle Pronote (et pas Pornote comme je l'ai dit un jour à mon proviseur ). Sauf qu'on a des PCs qui datent de l'an 40, donc ça rame. Je profite de ce temps pour installer mon matériel (parce que ça serait trop beau d'avoir du matériel deja installé dans nos salles hein. Je branche et je débranche un videoprojecteur et des enceintes toutes les heures puisque je change de salle toutes les heures. ) Je jette un coup d'oeil aux fauves en cage et j'en profite pour leur dire de sortir leurs affaires, de s'installer et même que s'ils ont envie de relire la leçon de la dernière fois, ça serait pas une mauvaise idée.

10h03 : Jordan s'approche de mon bureau pour me dire qu'il n'a pas ses affaires, il a dormi chez sa grand mère hier parce que sa mère est partie rendre visite a sa tante et du coup voila quoi Madame.
 

10h04 : J'aperçois Julien, qui est défoncé (il a dû fumer un gros pétard avant de rentrer) , se coller contre le radiateur en mode love to love, bien décidé à passer le reste de l'heure vautrer sur sa table. Je le fais changer de place et prononce quelques menaces à base de châtiments corporels s'il ne sort pas ses affaires ( affaires qu'il n'a pas non plus d'ailleurs .) 

10H05 : Je fais l'appel. Brian en profite pour demander à Stéphanie si y'avait des devoirs à faire. C'est l'intello de la classe, elle plussoie et j'entends  "Merde, je vais me faire engueuler."

10h07 : Je passe dans les rangs pour vérifier les dits devoirs et je rends au passage des évaluations. Et là c'est parti pour 10 minutes de "Ehhhhhhh t'as eu combiennnnnnnn ????? Vas y fais pas le bouffon, dis moi ta note !" 

10h08 : Il paraitrait que mon système de notation ne leur convient pas, rapport aux piteuses qu'ils viennent d'avoir. Brian se prend une danse parce que ses devoirs ne sont pas faits.

10h09 : Kelly rentre dans la salle sans frapper et s'assoie sans s'excuser de son retard. Politesse bonjour. Elle est en retard parce qu'elle ne trouvait plus la salle. Je lui propose de lui faire tatouer le plan du lycée avec les salles dans le dos en mode Prison Break. Elle ne comprend pas mon humour et ne connait pas Prison Break. WTF.

10h10 : on corrige l'exercice qui consistait à faire des phrases avec des pronoms relatifs. Camille me redemande ce que c'est qu'un pronom relatif. Je réexplique pour la 10eme fois la règle de grammaire. La correction se fait dans un calme tout à fait relatif ( comme les pronoms du même nom ). Relatif au fait que Damien est arrivé entre temps, il avait rendez vous avec la CPE pour une sombre histoire de petits pois lancés dans la cantine. Il s'est vautré en allant s'assoir puisque le sol est miné de sacs à dos en tous genres. 

10h17 : Fin de la correction. Je leur dis qu'on va étudier un texte en rapport avec le thème qu'on est en train de faire. (C'est quoi le thème déjà ? Germain s'était assoupi et vient de se réveiller.) 
"Madame c'est un truc noté ?
"Non, c'est pas noté. On va lire un texte et vous allez répondre à des questions".
"Mais, genre vous ramassez après ?"
"Non, non. C'est un entrainement."
 La tension qui était montée pendant cet échange vient de retomber d'un coup. C'est pas noté, on s'en fout. 

10h18 : Les textes sont distribués. Kelly me demande " Et là on fait quoi ?". Je me retiens de lui dire "Bah t'as qu'a te foutre la feuille dans le cul " . Heureusement, Stéphanie vient à ma rescousse et lui lance " Bah c'est un texte donc faut le lire !"
Je leur donne des consignes de lecture, on prend des stabilos et on souligne les éléments importants du texte pour pouvoir le comprendre dans les grandes lignes (Non, Damien les grandes lignes ça veut pas dire qu'il faut lire les lignes qui sont plus grandes. )

10h20 : Lecture du texte. Un ange passe. Merde, ils sont presque en train de bosser. Saisis ta chance et lâche rien ! ( conditionnement mental en mode on ) 

10h25 : On commence à parler du texte et de ce qu'ils ont compris. Un texte sur la ségrégation raciale aux USA pendant les années 60. Non, l'esclavage et la ségrégation ce sont deux choses différentes.
Non, Martin Luther King n'était pas le roi des Etats Unis , c'est parce que son nom se finit par King qu'il est roi, d'ailleurs c'est pas une monarchie hein aux USA.
On continue les questions.

10h34 : Une gomme vole à travers la salle. J'intercepte le projectile et l'idée de quitter l'EN pour me lancer dans une carrière internationale de base ball me traverse l'esprit. Je confisque la gomme que Djessika voulait envoyer à Jordan et je préviens que si on s'y met tous , je pourrais très bien balancer le tampon du tableau sur quelqu'un.

10h40 :On a un peu avancé sur le texte. Non, Rosa Parks n'a pas assiégé un bus. Ce n'est pas une terroriste.
 Je leur demande d'ouvrir leurs cahiers puisqu'on va noter la trace écrite. La trace écrite, c'est le moment où on récapitule et où on écrit la leçon avec les apprenants. C'est du langage IUFMesque, vous pouvez pas comprendre.
Jordan écrit le cours sur une feuille à moitié déchirée où apparemment y'a aussi de la physique. Stéphanie a un stylo violet à paillettes et souligne tous les mots importants, j'ai trop envie de lui faire des bisous.

10H50: Je passe dans les rangs pour vérifier qu'ils notent correctement la leçon qu'on a, tant bien que mal ( plus mal quand même hein) réussi à faire ensemble. Je chope Julien qui dessine un Dark Vador en train de fumer un pétard dans la marge de son cahier. Hop, je déchire, ce dessin attirera dans ma collection personnelle de chefs d'oeuvre  d'élèves que j'accumule depuis 4 ans.

10h52: Je donne les devoirs à faire. Et s'en suit une déferlante de supplications, de regards de chien battu, d'implorations. "Madame, on a trop de devoirs sérieux, regardez notre agenda, on a au moins 4 DS le même jour. Allez Madame, abusez pas."
Je reste sourde et stoïque face à leurs plaintes et je les préviens que  les devoirs non faits déclencheront mon courroux.  Ils n'ont pas l'air de craindre la colère divine et je pense qu'ils ne connaissent pas la signification du mot tout simplement. Kelly a déjà rangé ses affaires depuis 5 minutes et a sorti un petit miroir avec un rouge à lèvres.

10h54: La sonnerie retentit. La terre tremble, ils se sont tous levés d'un coup. Ils partent laissant derrière eux une odeur de chacal, des mouchoirs par terre, certains textes que j'avais distribués sont restés aussi sur les tables. Stéphanie me fait un grand sourire avant de quitter la salle, ça réchauffe mon coeur de bisounours. En plus, elle me dit "Good bye Miss, have a nice day. And I really like your purple eyeshadow". Elle, elle vient de prendre 10 points dans le barème de ma bienveillance.

10h55: Comme à la foire, je remballe mon stand et je me dirige vers une autre salle deux étages plus haut où je réinstallerais ma petite échoppe pour de nouvelles aventures.
C'est le cercle de la viiiiiiiiieeeeeeeeee !!!!!!!!!!!!!!( prendre la voix du Roi Lion, spéciale dédicace à ma belle belette )

Alors, évidemment je force le trait hein. Mais y'a un petit fond de vérité. Et puis mes eleves je les aime bien, les bons comme ceux qui galérent. Ceux qui me connaissent le savent que j'aime mon métier de feignasse toujours en vacances, toujours en grève. Des fois , ça fait juste plaisir d'en rigoler un peu.


PS : Certaines d'entre vous , mes copines de fac notamment, auront reconnu l'inspiration que j'ai pu tirer du blog Food'Amour qu'on suivait toutes quand on était en concours.

Des bisous, des léchouilles et des paillettes.

1 commentaire:

  1. Ahah quel humour, tu m'as trop fait rire, j'adore le style :-D
    PS : j'espère que ce sont des faux prénoms sinon pour certains la vie ne va pas être simple...

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